Peio Goity, les eaux thermales et minérales
Les eaux thermales et minérales
en Labourd, Basse Navarre et Soule
par
Peio
Goïty
HISTOIRE DES SCIENCES MÉDICALES - TOME XLII - N° 2 - 2008 189
Introduction
Depuis
fort longtemps on a attribué aux eaux minérales une action
physiologique bénéfique, d’où l’utilisation séculaire de
certaines d’entre-elles. L’ouvrage de J.-F. Soulet (28), La vie
dans les Pyrénées du XVIe au XVIIIe, mentionne l’existence de
plusieurs d’entre elles. De même, nombreuses sont celles qui sont
portées sur la carte de Cassini de 1773. En 1857, Fr. Michel (19)
dans son ouvrage Le Pays Basque consacre une note aux eaux minérales
; il aborde les sources par province et nous apprend que le Labourd
en compte peu et que la Soule et la Basse Navarre possèdent de
nombreuses sources d’eaux minérales: à Mauléon même, écrit-il,
se trouve une source minérale dont la réputation, par ses vertus
curatives, date de plusieurs siècles. Pour certaines sources, nous
rapporterons ici leurs légendes : cette particularité présente à
notre avis un intérêt, car nous évitons ainsi que des récits
recueillis auprès de personnes âgées sombrent dans l’oubli. La
seconde partie nous fera découvrir des sources minérales oubliées
ou inexploitées de nos jours qui ont pourtant connu leur période
prospère. Enfin les eaux minérales, abordées en dernière partie,
continuent à bénéficier depuis plusieurs siècles d’une large
utilisation. Situées dans les Pyrénées-Atlantiques, les trois
provinces de la Soule, de la Basse Navarre et du Labourd occupent la
partie ouest du département ; le Labourd à l’ouest, donnant sur
l’Océan Atlantique, la Basse Navarre au centre et la Soule à
l’est ; elles occupent 2869 km2, soit 16% du Pays Basque
péninsulaire (15a). Les légendes liées aux eaux minérales. Le
radical “ur”, qui signifie eau, entre dans la composition de
nombreux mots de la langue basque. Pour G. Reicher (24b), “les
ruisseaux, les sources furent les premiers compagnons de l’homme.
C’est pourquoi l’eau tient une place dans la tradition primitive
basque. Sa valeur est magique et persiste de nos jours. L’eau,
entité élémentaire, constitue en Pays Basque le nœud de
nombreuses légendes. Elle vit par elle-même étant, comme le soleil
et le vent, une force de la nature”. Les itinéraires des pèlerins
de Saint- Jacques-de-Compostelle englobent dans leur parcours un bon
nombre de sources et l’on peut se demander si leur popularité a
été la cause ou bien la conséquence du tracé des voix jacobites.
Ainsi, le village d’Urdos dans la vallée d’Aspe, le quartier
Urdos dans la vallée des Aldudes et le village d’Urdax en Navarre
se trouvent sur le passage des chemins de Compostelle. Associés aux
légendes d’eaux minérales, nous rencontrons le plus souvent des
animaux, des créatures et parfois des êtres humains.
- Légendes où est impliqué un animal : à la source d’Ahusquy, “des bergers abandonnèrent dans ces parages un vieux mulet ayant atteint le dernier stade de la décrépitude afin qu’en paix il pût mettre un terme à sa pauvre existence. Quelque temps après, quelle ne fut pas leur surprise de le retrouver auprès d’une source à laquelle il venait s’abreuver, plein de vie, vigoureux et bien en chair... De là, la conclusion qui, selon leur logique, leur apparaît sans défaillance : cette eau où le vieux mulet venait s’abreuver devait posséder des vertus exceptionnelles, puisqu’elle avait été capable de ressusciter ce vieux moribond”, écrivait M. Mendy (18). Mais au puits salé d’Ugarre, c’est grâce à un bœuf que fut découverte cette eau d’une salure exceptionnelle ; des interlocuteurs âgés rapportent qu’“un bœuf de la maison Elguia abandonnait régulièrement ses compagnons dans les alpages pour venir boire de cette eau. Pourquoi venait-il de si loin ? On effectua des recherches et l’on s’aperçut que l’eau était salée et même très salée (gatz ura)”.
-
Légendes animées par des êtres fantastiques : ces êtres
appartenant à la mythologie basque, généralement féminins,
bâtisseurs extraordinaires, vivant près des cours d’eau ou dans
les cavernes, ce sont les “ laminak”. À la source salée de
Camou-Cihigue, l’émergence de l’eau salée qui alimente les
bains Aguer se nomme “lamina zilo” ou trou des laminak : ces
êtres vivaient dans cette grotte, se baignaient dans cette eau et
utilisaient un peigne en or pour se coif fer. Quant à la noble
maison Laustania à Ispoure (XIe ou XIIe siècle), elle aurait, à
notre avis, des relations avec une source minérale voisine : la
source des templiers, bâtie de pierres rouges de l’Arradoy. Le
propriétaire a accepté un défi avec les laminak : faire construire
sa demeure avant le chant du coq en échange de son âme comme
salaire ; les laminak se mettent au travail, mais le propriétaire
sans scrupule effraie le coq qui se met à chanter : le lamina jette
alors la dernière pierre dans le gouffre de la rivière ; depuis les
laminak la retiennent au fond de l’eau et il manque ainsi une
pierre au château. Enfin, le pont de Licq en Soule, qui mène vers
un établissement thermal, a été construit par des laminak ; elles
l’ont fait si solide que le diable n’y peut passer , mais il
manque une pierre... (24a)
- Des pierres légendaires : la grotte d’Harpeko Saindua renferme une colonne stalagmitique qui se couvre d’eau quand on y pose la main. J.M. de Barandiaran(2) nous révèle la version que lui confia la voisine des lieux en 1938 : une jeune fille s’était perdue dans la montagne, on n’a retrouvé que sa chevelure ; pendant des années, de nuit, on entendait des voix. Une fois on vit de nuit une lumière qui entrait dans la grotte. Les gens s’y rendirent et virent la statue de la “sainte” ; par la suite on n’entendit plus les voix.
- Légendes d’humains secourus par des eaux curatives : d’abord, l’eau de Cambo : un berger blessé sur le mont Mondarrain par une chute violente avait réussi à se traîner jusqu’à cette source pour boire et apaiser sa fièvre. Ayant bu, il sentit en lui un tel bien- être qu’il se leva et, de joie, se mit à danser . Depuis, tous les matins de la Saint-Jean, on dansait autour de la source : telle est la version de G. Reicher (24a). Une autre légende plus récente précise qu’à Cambo, le 23 juin, bon nombre de Basques affluent à l’établissement où se trouvent les sources sulfurée et ferrugineuse. À minuit sonnant, les distributeurs commencent à distribuer, moyennant un sou, autant de verres d’eau que le coffre humain peut en contenir . La vertu de l’eau est de préserver de toutes les maladies, au moins pendant un an, tous ceux qui viendront la boire à tasse pleine.
L’eau
se trouve donc impliquée dans de nombreuses légendes et de plus on
honorait les points d’eau : ainsi on venait aux puits et aux
fontaines offrir du pain au premier de l’an et des tisons à la
Saint-Jean (24a) ; lors d’un décès, les membres de la famille
prenaient tous les récipients d’eau (“ferretak”) et les
vidaient par la porte (7). Des sources minérales et thermales
oubliées ou inexploitées de nos jours. Le puits salé d’Ugarre à
Aincille-Estérençuby possède un passé remarquable. Le sel se
trouve entre 20 mètres et 40 mètres de profondeur (27). Mentionnée
sur la carte de Cassini, cette source n’est aujourd’hui connue
que par son puits mais nous distinguons trois périodes dans
l’histoire de ce site, avec l’usine de la saline d’Aincille :
le baron De Dietrich (9) nous expose le curieux régime de cette
exploitation de sel ; la propriété de cette saline est aux 29
habitants du village, ce titre repose sur un arrêt du Conseil d’État
de 1672 ; le produit de ce puits salé est partagé en 29 portions et
l’on établit pour chacune une chaudière. En 1685 le roi impose la
gabelle en Basse-Navarre, contrairement aux lois du pays : il s’en
suit une révolte (7) à Aincille. Pour calmer cette émeute
le
meneur fut pendu publiquement. Les actionnaires affermaient
leurs parts à dix façonneurs qui exploitaient la petite usine ;
elle comprenait une file de 29 chaudières surmontées chacune d’un
petit atelier ; une maison à étage abritait les façonneurs et un
magasin attenant abritait le sel issu de l’évaporation de l’eau
chauffée au bois. La description du mode d’exploitation et les
chiffres fournis en 1786 permettent d’avoir une idée de la
production de sel : en un jour, une chaudière consomme 10 seaux (113
litres) d’eau et produit une demi-conque de sel (29 livres soit
14,195 kg), par an les 29 chaudières consomment 208 800 litres d’eau
et produisent 25 230 kg de sel. Cette activité disparaît peu à
peu. Puis le commerce local : la loi de 1840 exige une concession
pour l’exploitation de puits d’eau salée, son propriétaire en
fait la demande à partir de 1892 insistant sur le fait qu’il
existe à échelle locale un commerce de sel clandestin portant
préjudice aux salines de Briscous et au fisc ; des douaniers
surveillaient d’ailleurs le site jusqu’en 1950. Enfin, le projet
de création d’un établissement thermal : en 1929 le maire de
Saint-Jean-Pied-de-Port sollicite un droit de fouilles à
l’emplacement des anciennes salines en vue d’alimenter un
établissement de bains qui serait créé dans sa ville. Le trajet
d’adduction avait été choisi, l’emplacement des thermes repéré,
mais la déclaration de la guerre stoppa le projet (12). L’intérêt
constant apporté à cette eau repose sur sa composition : des
analyses faites en 1892, 1935 et 1984 (14) révèlent une
concentration de 290 grammes de chlorure de sodium par litre d’eau.
Le sel servait essentiellement à conserver les viandes et E.
Goyheneche (15 b) précise que “c’est donc avec raison qu’on a
pu dire que la renommée du jambon de Bayonne était le fruit de la
collaboration entre les porcs du Pays Basque et le sel de Salies...
et d’Aincille”. L’établissement de bains à Labets-Biscay se
trouve à quatre cents mètres du clocher du village, la source est
située à l’intérieur d’une construction dépendant des
immeubles appelés Cambo Ithurria. Connues depuis longtemps pour
leurs propriétés médicinales, les eaux de Labets, sortant d’une
roche dolomitique, coulent librement à la surface du sol et se
mêlent à celle du ruisseau voisin. En 1859 (10), on creuse la roche
pour regrouper 5 filets sulfurés et les recueillir ensuite dans un
réservoir contenant l’eau des bains et dans un conduit consacré à
la buvette ; on y découvre aussi une eau ferrugineuse. Une pompe
élève l’eau du réservoir dans une chaudière de 1500 litres d’où
elle est envoyée aux baignoires. Le propriétaire voulant tirer
parti de ces saveurs, aménage l’établissement : au
rez-de-chaussée se situent 8 baignoires réparties dans 5 cabinets
de bains dont l’une renferme en outre un appareil à douches avec
accessoires. On y trouve également le cabinet de consultation de
l’inspecteur de l’établissement tenu par un médecin. L’étage
supérieur renferme les logements des baigneurs. Un restaurant annexé
à l’établissement héberge les curistes, il y aurait 25 chambres
au total. Par arrêté ministériel, du 21 juin 1860, il obtient
l’autorisation d’exploiter en tant que sources d’eaux
minérales. Dans la brochure destinée aux curistes (4), le
propriétaire précise que les “eaux sulfureuses de Labets
appartiennent à la classe des eaux sulfurées-sodiques-calciques.
Les eaux ferrugineuses appartiennent à l’espèce des eaux
carbonatées”. Durant la saison qui se déroule d’avril à
novembre, l’établissement est très fréquenté par les gens du
pays qui préfèrent ces eaux à celles de Cambo ; au plus fort de la
saison, 50 bains sont pris quotidiennement au prix de 0F50, on
recense 150 malades en 1891 et 85 en 1906. Les eaux sont employées
en boissons, en bains, en douches, en gargarismes et en lavements ;
l’établissement vend également l’eau en bouteilles : 1200
expédiées en 1892, cependant le propriétaire remarque
qu’“autrefois les anciens médecins avaient engagé des
boutiquiers à établir des dépôts de nos eaux et ils en
employaient pas mal. Aujourd’hui, au contraire, les médecins
semblent donner cette préférence aux pharmaciens leurs amis, pour
établir de ces dépôts qui en emploient bien peu”. “Les eaux
sulfurées de Labets... sont indiquées dans les affections des
muqueuses aériennes”, déclare en 1892 le docteur Lejard (17) ; G.
Delfau (8) conseille les eaux de Labets contre les rhumatismes et les
anémies. L’exploitation des bains se poursuit jusqu’en 1913 ; en
1932, les propriétaires envisagent de vendre l’eau en bouteilles,
ce projet ressurgit en 1952 mais il ne se concrétise pas, tout comme
l’intention de commercialiser l’eau sulfu- rée en flacons comme
spécialité vétérinaire fortifiante pour la volaille. En 1960, le
Journal officiel fait part de la révocation de l’autorisation
d’exploiter les eaux de Labets-Biscay.
Des sources minérales
et thermales utilisées de nos jours Elles comportent des sources de
renommée locale comme la source royale “Contresta” à Bidart. La
commune de Bidart compte neuf sources dont la plus connue est celle
de Contresta. Cussac (5), pharmacien à Biarritz, constitue en 1930
un dossier de demande d’exploitation de cette source: le captage
très ancien est de bonne qualité et suffisant pour isoler la source
et permettre de puiser l’eau dans de bonnes conditions de pureté.
L’autorisation d’exploitation est accordée pour usage médical
pour 30 ans. De nombreuses expérimentations cliniques réalisées à
l’hôpital du Tondu de Bordeaux méritent d’être mentionnées ;
nous avons pris connaissance d’un tableau de résultats d’analyses
obtenus dans le service de clinique des voies urinaires du professeur
Duverger, de mes observations, dit-il, je peux conclure que cette eau
se comporte comme une eau de lavage de l’organisme en stimulant
l’élimination des déchets de la nutrition. L’eau de Bidart peut
donc rendre service dans les cas de diathèse urique, d’infection
urinaire comme les pyélonéphrites, dans la lithiase urinaire. Dans
le compte rendu du XIVe Congrès d’Hydrologie de Toulouse, on lit
que Bidart est une nouvelle étoile au firmament hydrominéral
pyrénéen. Dans la brochure destinée aux futurs curistes, le
pharmacien dévoile le mode d’emploi de l’Eau Minérale de Bidart
: “elle doit être prise en boisson le matin à jeun, avant et même
pendant le repas, à dose moyenne d’une bouteille par jour”.
Cussac pense que pour les nombreux organismes où le pouvoir
dissolvant de l’eau doit être renforcé vis-à-vis de l’acide
urique, il y aura le “Bidartol, produit nouveau dont la composition
sera connue du corps médical au moment voulu”. Le Bidartol viendra
dans certains cas compléter favorablement toute cure hydrominérale
antiurique. Il sera en même temps un agent actif de prophylaxie.
“Tous ces agents thérapeutiques à base hydrominérale,
préparations magistrales ou médicaments officinaux, de conception
nouvelle, seront prescrits par le praticien et délivrés sur
ordonnance par le pharmacien”: il vient de mettre au point
l’“Hydraspirine de Bidart”. Il ne lui reste plus qu’à
construire un établissement hydrominéral avec son pavillon de la
Source, son hall et sa buvette. Une installation mécanique permettra
d’embouteiller l’eau à l’abri de toute contamination
extérieure ce qui permettra à Bidart le renom justifié des eaux
minérales françaises (9); par sa faible minéralisation, elle se
trouve dans le peloton de tête des eaux de cure de diurèse devant
les eaux d’Évian Cachat, des Abatilles, de Vittel Grande source et
de Contrexéville (22). Actuellement, malgré l’autorisation
d’exploiter, la source n’a subi aucun aménagement supplémentaire
: il y aurait eu un problème de périmètre de protection. La
fontaine Contresta offre néanmoins son eau à de nombreux curistes ;
ils affluent surtout le samedi et le dimanche avec toutes sortes de
récipients pour faire la provision d’eau qu’ils boiront chez
eux. Les pharmaciens A. et Y. Prigent mettent en garde le curiste:
“ce n’est pas une simple eau de table. Il ne faut pas en faire un
usage inconsidéré. La cure ne doit pas dépasser trois semaines par
mois. Devant la grande quantité d’eau consommée, la municipalité
surveille la qualité bactériologique de cette eau (en 1985). Comme
aussi l’eau de “Harpeko Saindua” à Bidarray: à l’aplomb des
falaises de la montagne Artzamendi, s’ouvre dans le roc une caverne;
à l’intérieur se dresse une stalagmite qui attire, depuis bien
longtemps, de nombreuses personnes. Cette colonne de calcite se
trouve à 352 mètres d’altitude, dans une cavité improprement
appelée grotte. Pour Dendaletche (6), “il s’agit de la
conjonction de plusieurs faits géologiques : dégagement d’un abri
sous roche au niveau d’une faille longitudinale béante”. Malgré
quelques recherches, nous n’avons pas pu déceler l’origine de
l’eau qui s’écoule sur la stalagmite. Nous nous confions
cependant aux quelques lignes de Guelin sur le quotidien Sud-Ouest du
18 mai 1954 : “Cette eau provient d’un canal souterrain qui prend
sa source dans la rivière Ugarana, au sud d’Urdax, et qui traverse
des gisements de roches radioactives, dont elle s’imprègne”. Il
déclare que l’eau a révélé une radioactivité évaluée à 32%.
Pour le professeur Schoeller, avec qui nous avons visité le site en
août 1983,
il s’agirait tout simplement d’une eau de
suintement, issue de la condensation de la vapeur ambiante au contact
de la stalagmite froide. Cette stalagmite, au dire de la légende,
serait un corps humain privé de sa tête, sans bras ni jambe,
transformé (sentsitu) en roche. Oxoby (20) nous signale par contre
que la légende compare cette calcite humide au buste d’un homme
produisant une sueur froide (gizonaren bizkarra eta hura harri
bilakatua, bul, bul, bul, izerdi hotz bat zariola). La stalagmite
reçoit diverses appellations : Harpeko Saindua (le saint de la
grotte), Bidarraiko harpea (la grotte de Bidarray), “le rocher qui
sue”, “le saint qui sue”, “la sainte qui pleurait”. L’eau
qui s’écoule sur la roche guérirait l’eczéma (en basque, on
cite negela pour eczéma, mais ce mot signifie la teigne !), les
érythèmes fessiers et les “croûtes de lait” des enfants, et
même des yeux malades. Nombreuses sont les mères qui portent leurs
enfants à cette grotte. Le malade se doit de venir sur les lieux :
on frotte la pierre avec un mouchoir qui s’imprègne de l’eau qui
suinte et on l’applique sur la partie malade ; puis on laisse aux
abords de la grotte le mouchoir qui s’est chargé de la maladie
dont on s’est débarrassé (11).
Dans
d’autres cas, on applique directement la partie malade contre la
roche et l’on frotte (torratu). Les témoins précisent que les
malades guéris sont tenus de revenir en guise de remerciement ; tous
les blasphémateurs doivent se méfier sur le chemin du retour : ils
peuvent être atteints dans les heures qui suivent par le mauvais
sort. La voisine de cette grotte nous rapporte plusieurs
mésaventures, en particulier celle d’un promeneur qui a dit du mal
de ce lieu : à son retour, il glisse sur une pierre et se casse la
jambe ; devant le fait accompli, il doit reconnaître qu’il y a un
lien entre ce qu’il a dit et ce qui lui arrive. Nos témoins
insistent sur la nécessité de revenir sur les lieux pour
“remercier” contrairement à d’autres pratiques: nous pensons à
la source Saint-Sébastien d’Arros, utilisée jusqu’en 1970
environ, pour guérir la coqueluche. Ici, la personne chargée de
ramener l’eau doit respecter d’autres règles précises pour
obtenir la guérison. Le circuit exigeait que l’on passât devant
l’église construite par les laminak où il fallait se signer ;
arrivé à la source, c’était obligatoirement un homme qui devait
puiser l’eau; il confectionnait sur place une croix en bois et la
plantait près de la source. Muni de son seau, il repassait devant
l’église et devait laisser son aumône dans un tronc situé sous
le porche ; il regagnait le domicile du malade à qui il proposait de
boire cette eau “curative” ; pour un éventuel rétablissement un
seul voyage suffisait. Pour le professeur Schoeller le fait que la
personne sue suffisamment pour atteindre à pied ce site isolé
contribuerait à la guérison. La grotte de Bidarray conserve
toujours sa renommée: des personnes ont recours à cette eau pour
soigner l’eczéma et non l’aller gie. En 1984, l’accès est
facilité par l’aménagement d’escaliers, on y remarque des
linges et des langes laissés par les malades. Quant à la source
salée aux bains “Aguer” à Camou, son émergence se nomme
“lamina-xilo”, trou des laminak. Une canalisation conduit sur 350
mètres l’eau thermale à l’établissement de bains. En 1857
Michel cite cette source salée et se réfère à des notes de 1587 :
“Guessale de Camou est propre à en faire du sel blanc”. Dans son
dictionnaire basque-espagnol de 1884, Aizquibel (1) définit “gesala”
par des eaux qui ne sont pas salubres parce qu’elles contiennent
des sels minéraux variés... comme il arrive presque toujours avec
toutes les eaux thermales. De tout temps cette eau ne s’emploie
qu’en bains; d’après le propriétaire, P. Aguer, les gens se
baignaient dans le trou des laminak avant même l’aménagement des
bains-douches. La maison de ferme transformée en établissement
thermal comprend au rez-de-chaussée un couloir communiquant avec
quatre cabines de bains et une douche. Les bains commençaient vers 6
h.30 ; bien que l’eau salée sorte de la source entre 30° et 38°
C, elle est réchauffée à 37° C par une chaudière à bois. La
durée du bain varie entre cinq et vingt minutes maximum:
l’expérience de Madame Aguer l’amène à établir un programme
de bains à durée progressive du fait de la fatigue thermale ;
durant le bain, elle prend soin de parler aux curistes pour les
surveiller, l’eau est si dense qu’elle soulève le baigneur. À
une époque, une vingtaine de personnes prenait quotidiennement des
bains. La cure exige un séjour d’au moins neuf jours et peut en
atteindre vingt-et-un suivant les moyens de chacun, mais il faut
obligatoirement rester un nombre impair de jours. Les maîtresses de
maison (“etxeko andereak”)
arrivent avant leurs maris
(“uretarat joan”), ils les rejoignent après avoir fait les
foins. Après le bain, les curistes prennent leur petit-déjeuner
puis regagnent leur lit jusqu’à l’heure du déjeuner
soigneusement préparé par la propriétaire. Avant 1926, les
curistes portaient leur nourriture : chacun avait sa porte d’armoire
pour ranger les victuailles. P. Aguer reconnaît que les femmes
suivaient sérieusement leur traitement, les hommes donnaient à leur
cure une ambiance de vacances, voire de fête. En 1926, suite à
l’amélioration évidente de l’état de santé d’un curiste
atteint de rhumatismes, le docteur Chaubar invita le docteur
Valdiguie de l’institut d’hydrologie de l’université de
Toulouse à analyser cette eau, prélevée à 38° C, il conclut que
“cette eau thermale est radioactive, elle doit être classée dans
le groupe des chlorurées sodiques, bromurées; elle renferme des
sels de chaux, de magnésie et des petites quantités de fer et de
cuivre”, l’analyse de 1985 (14) laisse apparaître des
similitudes pour la température, les chlorures et le sodium. En
1935, le journal La Dépêche conseille cette station à bon nombre
de personnes : “le diplomate interrompt ses rêveries souvent
trompeuses, le commerçant s’arrache à la hantise des échéances
redoutables, l’industriel fait trêve à ses recherches en vue
d’obtenir un prix de revient plus favorable à la reprise de la vie
économique ; l’universitaire recherche une détente de son esprit
et de ses nerfs et l’agriculteur aspire au désœuvrement physique
qui donnera plus de souplesse à son organisme fatigué”. Les
curistes affluent de toute la Soule et même du Béarn, les médecins
suggèrent des cures à Camou. Le même journal publie que “c’est
la station idéale des enfants lymphatiques à croissance pénible,
des femmes à pelvis douloureux. Les déprimés, les
surmenés,
y trouveront, dans une atmosphère calme, un climat sédatif et
tonique et les nuits délicieusement fraîches après des journées
torrides, leur procureront un sommeil réparateur”. Les
rhumatisants trouvent également leur bonheur. Les curistes
complètent leur traitement en buvant l’eau sulfurée d’une
source voisine. L’entretien ou le renouvellement des baignoires,
altérées par l’eau corrosive, coûte trop cher ; faute
d’aménagement suffisant les cures ne sont pas remboursées; malgré
l’installation d’une chaudière
électrique et la rénovation
du bâtiment, le nombre de baigneurs a chuté : en 1985, trois
curistes ont utilisé la douche et les deux cabines de bain que
conserve la maison ; “ça c’était avant le temps des piqûres
!”, déclare Madame Aguer en 1983 (3). Les eaux minérales du
quartier Garaibie à Ordiarp : ce quartier isolé de Soule présente
la particularité d’avoir sur un périmètre de trois kilomètres
six sources dont deux
ferrugineuses et deux sulfurées, et deux
établissements de bains. D’abord, les nouveaux bains de Garaibie
avec l’hôtel des bains Anso et les eaux ferrugineuses et
sulfurées. Quant aux bains, en 1857, le journaliste du Mémorial des
Pyrénées (16) connaît déjà cette adresse : “l’établissement
dirigé par M. Bordechar offre au public tout ce qu’il peut désirer
sous tous les rapports : beauté de l’édifice, dont les
appartements sont bien répartis et d’une commodité irréprochable
; une petite chapelle où chacun va prier avec recueillement le Dieu
qui guérit les malades; paysages accidentés, promenades charmantes,
et variées, ombrages frais, tout y attire... le malade qui désire
une guérison prochaine”. Les bains sont alimentés par une source
abondante dite “de la vierge”. Les bains se prennent le matin de
bonne heure: l’eau est chauffée par une chaudière à bois. Après
le bain qui durait une dizaine de minutes, les curistes regagnent
leur chambre, recouverts d’une “cape de bain” fournie par
l’établissement ; ils se mettent au lit avec ce vêtement
favorisant ainsi la transpiration. Reposés, ils prennent le
petit-déjeuner puis complètent leur cure en allant boire les eaux
sulfurées et ferrugineuses. La saison se déroule l’été, la cure
dure de sept à vingt-et-un jours suivant les moyens financiers. Les
baigneurs recherchent essentiellement dans les bains un soulagement
de leurs rhumatismes, déclare J. Anso. En boisson, à la grotte,
cette eau “est réputée merveilleuse contre les fièvres
intermittentes” (16) et contre les problèmes de prostate. Ce sont
surtout les Bas-Navarraisb(“manexak”) qui viennent. Dans les
années 50, on compte quotidiennement une quinzaine de baigneurs,
mais en 1985 une seule personne a pris des bains.
Quant
aux eaux ferrugineuses et sulfurées des bains Anso, à 200 mètres
de l’établissement, et séparées l’une de l’autre d’une
vingtaine de mètres, ces sources complètent l’efficacité des
bains. Les curistes boivent l’eau sulfurée, sofre ura, d’une
odeur et d’un goût caractéristiques, pour les troubles de la
vésicule et du foie ; au début de la cure, ils boivent une fois par
jour un quart de verre puis la dose augmente tout au long du séjour.
La cure exige de boire l’eau ferrugineuse burdun ura plusieurs fois
par jour ; on lui attribue une action fortifiante, elle est également
indiquée dans les troubles digestifs et pour retrouver l’appétit.
En 1985, ces sources sont entretenues et l’hôtel accueille les
touristes en été. Puis les vieux bains de Garaibie ou les bains
Pierranea, avec leurs sources sulfurées et ferrugineuses. Cet
établissement compte cinq cabines de bain et six chambres avec cui-
sine pour les curistes. L ’activité a cessé vers 1930. Le
Mémorial des Pyrénées souligne en 1857 la diversité de ce hameau,
la modicité des prix, la bonne qualité des substances alimentaires,
la pureté de l’air, les amusements inséparables : désormais la
réputation de Garaibie est assurée. La fontaine d’“Ahusquy” à
Aussurucq jaillit à 1110 mètres d’altitude. En 1843, on remarque
que, compte tenu de la réputation de la source, l’amélioration du
chemin provoque un afflux de curistes (25), qui se rendent à pied ou
à dos de mulet ; pour les recevoir, un premier hôtel est construit
en 1852 avec son fronton et un second en 1880, près des cabanes des
porteurs. Reclus (23) écrit que le propriétaire d’un hôtel
pratiquait en 1853 la vente de bouteilles d’eau d’Ahusquy livrées
à domicile. Le syndic du pays de Soule dépose, en 1875, une demande
en autorisation d’exploiter “pour l’usage médical, la source
minérale dite Fontaine d’Ahusquy” et il propose une construction
couverte pour mettre les malades à l’abri des intempéries quand
ils viennent boire à la source par mauvais temps ; le captage
existe, mais est très rudimentaire. Des analyses faites en 1910 et
1976 sur cette eau légère et froide (8°C) la qualifient de
faiblement minéralisée. La cure de boisson se déroule du 1er
juillet au 15 septembre. En 1878, P. Reclus (23) nous apprend que “la
durée réglementaire de la cure dure 21 jours ; ...en général on
boit trois fois par jour, le matin à sept heures, puis de 10 à 11
heures et de quatre à six ; les timides se contentent de cinq à
huit litres en tout, mais d’autres vont beaucoup plus loin ...
jusqu’à quinze litres... mais jamais nul n’a accusé cette
sensation désagréable de ballottement particulier dont on se plaint
lorsque l’estomac est rempli de liquide”. Les vingt-huit chambres
de l’hôtel Bellevue et les treize autres de l’hôtel
Harribilibila reçoivent de nombreux curistes ; les registres de ces
auberges consultés par Reclus témoignent que “quatre cent
trente-et-une personnes se sont installées autour de la source, mais
ce nombre doit à peine représenter la moitié des buveurs d’une
saison, beaucoup ne pouvaient payer les frais d’hôtel, ils
retournent tous les soirs chez eux, ou dorment la nuit dans les
huttes de bergers”.
Avec les eaux d’Ahusquy, le docteur
Feuillet, chef de laboratoire à la Faculté de médecine de Paris,
a observé en 1910 tout comme le docteur Salignat à Vichy, des phases
d’hypoleucocytose et d’hyperleucocytose, “leur mode d’action
peut se résumer en une leuco-thérapie hydrominérale” ; à ce
sujet, La Gazette des hôpitaux fait part de sa communication faite à
la Société de biologie. Le docteur F. Garrigou (13), écrit en 1896
que les eaux d’Ahusquy dans les Basses-Pyrénées ont la réputation
d’avoir guéri la syphilis.
En 1972, le docteur Mendy (18)
recommande à ses lecteurs les propriétés diurétiques de cette eau
pour “les affections rénales telles que lithiase et coliques
néphrétiques, la goutte, l’obésité, la pléthore, l’arthritisme
sous toutes ses formes” ; c’est de l’Evian ni plus ni moins
affirme-t-il ! De célébrité séculaire puis renforcée par les
cures du Maréchal Harispe, le site d’Ahusquy est desservi par une
route carrossable depuis 1968. L’hôtel-restaurant Etchebarne
accueille aujourd’hui les nombreux promeneurs qui viennent goûter
aux plaisirs de la montagne et boire l’eau de la source. Suite à
une contamination bactériologique due aux brebis et aux vaches qui
broutent autour, un périmètre de protection à été mis en place,
la fontaine a bénéficié d’un aménagement récent.
Conclusion
Les
éléments de la nature tiennent une place importante parmi les
nombreuses légendes du Pays Basque : le feu, la pierre et l’eau
jouent un grand rôle. Ce pays de moyennes montagnes possède un
contexte géologique favorable à la présence de sources. Aussi de
longue date les Basques ont voué à l’eau minérale et thermale un
culte lié dans certaines circonstances à des préoccupations
religieuses. Ils y ont également eu recours avec l’idée qu’il y
avait là une richesse naturelle, réceptacle de forces souveraines
qui en faisait avant l’heure une médecine douce.
NOTES
(1)
AIZQUIBEL I. F. de - Diccionario Vasco-Español Titulado Euskeratik
erderara biurtzek Iztegia. Tolosa,1884. T.1.
(2) BARANDIARAN J.M. de - “Stèles et rites funéraires au Pays Basque”. In Ekaina, 1984
(3) BERNARD A. - “Camou-Cihigue en Soule, l’auberge du Septième Bonheur”. InSud-Ouest 12D, 13 mai 1983.
(4) CARRÈRE A. - Eaux minérales, naturelles, sulfureuses et ferrugineuses de Labets (Basses-Pyrénées), Imp. Clèdes, Saint Palais, 1859.
(5) CUSSAC A. - Bidart-Biarritz, Imp. Gazette, Biarritz, 1934.
(6) DANDALETCHE Cl. - “Note sur quelques cavités rocheuses de la région d’Itxassou Bidarray”. In Gure Herria : 1962, 3ème trim., p. 149-157.
(7) DAVANT J.L. - Histoire du Pays Basque, Bayonne, Goiztiri, 1970.
(8) DELFAU G. - Hygiène et thérapeutique thermale, Paris, Masson, 1896.
(9) DETRICH (Baron de) - Description des gîtes de minerai, des forges et des salines des Pyrénées, Paris, 1786.
(10) Direction Régionale de la Recherche et de l’Industrie, Bordeaux, Archives.
(11) DUHOURCAU B. - Guide des Pyrénées Mystérieuses, Paris, Tchou, 1973.
(12) DURQUET E. - Archives personnelles.
(13) GARRIGOU F. - “Syphilis, son traitement par les eaux minérales”. In Synthèse hydrologique, thérapeutique et clinique hydro-balnéaires des Pyrénées, Paris, Rueff, 1896.
(14) GOÏTY P. - Les eaux minérales et thermales en Soule, en Basse Navarre et au Labourd. Th. doctorat en Pharmacie. Bordeaux, 1986 n°137.
(15) GOYHENECHE E. - a) Le Pays Basque. – Pau : Société nouvelle d’éditions régionales et de diffusion, 1979. b) “L’élevage des porcs en Basse-Navarre au XIVe siècle” In Salines et chemins de Saint-Jacques, Pau : Fédération Historique du Sud-Ouest, 1966.
(16) LASSALLE P. - “Eaux minérales de Garaybie”. In Mémorial des Pyrénées, 05 septembre 1857.
(17) LEJARD. “Le département des Basses-Pyrénées : les eaux thermales”. In Pau et les Basses-Pyrénées - 21ème congrès pour l’avancement des Sciences, Pau, septembre 1892, p. 277-312.
(18) MENDY M. - La source d’Ahusquy. - Dactylographié, 1972, 2 p.
(19) MICHEL Fr. - “Note sur les eaux minérales du Pays Basque”.- In Le Pays Basque, sa population, sa langue, ses mœurs, sa littérature et sa musique, Bayonne, Elkar, 1981, (Rééedition de 1857), p. 181-186.
(20) OXOBY - “Harpeko Saindua”. In Gure Herria, 1922, 7 p. 369-372.
(21) PEILLEN Tx. - Animismua Zuberoan. - Saint Sébastien : collection anthropologiaren Euskal Bilduma (A.E.B), Ed. Haramburu S.A, 1985.
(22) PRIGENT Y. et A. - “Les sources de Bidart” In Bidart été 85. Ed. Municipalité de Bidart.
(23) RECLUS P. - La fontaine d’Ahusquy. Paris, Imp. Levé, 1878.
(24) REICHER G. - a ) Les Légendes basques dans la tradition humaine , Paris, 1946. - b) In Gure Herria. 1961, 1.
(25) ROUFFET J. - Ahüsquy (terre promise des Basques), Pau, Marimpouey Jeune, 1977.
(26) Société d’Ethnographie nationale de l’art populaire. - La tradition au Pays Basque, Paris, 1899.
(27) VIE G. - Rapport sur la source salée d’Estérençuby et les moyens de nature à accroître son débit. 18-10-1935.
(28) SOULET J.F. - La vie dans les Pyrénées du XVIe au XVIIIe , réédition 2006, Ed. Cairn.
RÉSUMÉ
Les
eaux minérales des trois provinces du Pays Basque sont passées en
revue, selon les légendes liées à elles, selon leur utilité et
selon leur histoire récente.
RESUMEN
Las
aguas minerales de las tres provincias del País Vasco son estudiadas
según las leyendas atadas a ellas, según su utilidad y según su
historia reciente.
SUMMARY
Mineral
waters in the three provinces of the french Basque Country are
investigated according to the legends linked to them, their use and
their r ecent story.
Commentaires
Enregistrer un commentaire