Peio Goity, les eaux thermales et minérales

Les eaux thermales et minérales 

en Labourd, Basse Navarre et Soule


par Peio Goïty

HISTOIRE DES SCIENCES MÉDICALES - TOME XLII - N° 2 - 2008 189


Introduction
Depuis fort longtemps on a attribué aux eaux minérales une action physiologique bénéfique, d’où l’utilisation séculaire de certaines d’entre-elles. L’ouvrage de J.-F. Soulet (28), La vie dans les Pyrénées du XVIe au XVIIIe, mentionne l’existence de plusieurs d’entre elles. De même, nombreuses sont celles qui sont portées sur la carte de Cassini de 1773. En 1857, Fr. Michel (19) dans son ouvrage Le Pays Basque consacre une note aux eaux minérales ; il aborde les sources par province et nous apprend que le Labourd en compte peu et que la Soule et la Basse Navarre possèdent de nombreuses sources d’eaux minérales: à Mauléon même, écrit-il, se trouve une source minérale dont la réputation, par ses vertus curatives, date de plusieurs siècles. Pour certaines sources, nous rapporterons ici leurs légendes : cette particularité présente à notre avis un intérêt, car nous évitons ainsi que des récits recueillis auprès de personnes âgées sombrent dans l’oubli. La seconde partie nous fera découvrir des sources minérales oubliées ou inexploitées de nos jours qui ont pourtant connu leur période prospère. Enfin les eaux minérales, abordées en dernière partie, continuent à bénéficier depuis plusieurs siècles d’une large utilisation. Situées dans les Pyrénées-Atlantiques, les trois provinces de la Soule, de la Basse Navarre et du Labourd occupent la partie ouest du département ; le Labourd à l’ouest, donnant sur l’Océan Atlantique, la Basse Navarre au centre et la Soule à l’est ; elles occupent 2869 km2, soit 16% du Pays Basque péninsulaire (15a). Les légendes liées aux eaux minérales. Le radical “ur”, qui signifie eau, entre dans la composition de nombreux mots de la langue basque. Pour G. Reicher (24b), “les ruisseaux, les sources furent les premiers compagnons de l’homme. C’est pourquoi l’eau tient une place dans la tradition primitive basque. Sa valeur est magique et persiste de nos jours. L’eau, entité élémentaire, constitue en Pays Basque le nœud de nombreuses légendes. Elle vit par elle-même étant, comme le soleil et le vent, une force de la nature”. Les itinéraires des pèlerins de Saint- Jacques-de-Compostelle englobent dans leur parcours un bon nombre de sources et l’on peut se demander si leur popularité a été la cause ou bien la conséquence du tracé des voix jacobites. Ainsi, le village d’Urdos dans la vallée d’Aspe, le quartier Urdos dans la vallée des Aldudes et le village d’Urdax en Navarre se trouvent sur le passage des chemins de Compostelle. Associés aux légendes d’eaux minérales, nous rencontrons le plus souvent des animaux, des créatures et parfois des êtres humains.

- Légendes où est impliqué un animal : à la source d’Ahusquy, “des bergers abandonnèrent dans ces parages un vieux mulet ayant atteint le dernier stade de la décrépitude afin qu’en paix il pût mettre un terme à sa pauvre existence. Quelque temps après, quelle ne fut pas leur surprise de le retrouver auprès d’une source à laquelle il venait s’abreuver, plein de vie, vigoureux et bien en chair... De là, la conclusion qui, selon leur logique, leur apparaît sans défaillance : cette eau où le vieux mulet venait s’abreuver devait posséder des vertus exceptionnelles, puisqu’elle avait été capable de ressusciter ce vieux moribond”, écrivait M. Mendy (18). Mais au puits salé d’Ugarre, c’est grâce à un bœuf que fut découverte cette eau d’une salure exceptionnelle ; des interlocuteurs âgés rapportent qu’“un bœuf de la maison Elguia abandonnait régulièrement ses compagnons dans les alpages pour venir boire de cette eau. Pourquoi venait-il de si loin ? On effectua des recherches et l’on s’aperçut que l’eau était salée et même très salée (gatz ura)”.


- Légendes animées par des êtres fantastiques : ces êtres appartenant à la mythologie basque, généralement féminins, bâtisseurs extraordinaires, vivant près des cours d’eau ou dans les cavernes, ce sont les “ laminak”. À la source salée de Camou-Cihigue, l’émergence de l’eau salée qui alimente les bains Aguer se nomme “lamina zilo” ou trou des laminak : ces êtres vivaient dans cette grotte, se baignaient dans cette eau et utilisaient un peigne en or pour se coif fer. Quant à la noble maison Laustania à Ispoure (XIe ou XIIe siècle), elle aurait, à notre avis, des relations avec une source minérale voisine : la source des templiers, bâtie de pierres rouges de l’Arradoy. Le propriétaire a accepté un défi avec les laminak : faire construire sa demeure avant le chant du coq en échange de son âme comme salaire ; les laminak se mettent au travail, mais le propriétaire sans scrupule effraie le coq qui se met à chanter : le lamina jette alors la dernière pierre dans le gouffre de la rivière ; depuis les laminak la retiennent au fond de l’eau et il manque ainsi une pierre au château. Enfin, le pont de Licq en Soule, qui mène vers un établissement thermal, a été construit par des laminak ; elles l’ont fait si solide que le diable n’y peut passer , mais il manque une pierre... (24a)

- Des pierres légendaires : la grotte d’Harpeko Saindua renferme une colonne stalagmitique qui se couvre d’eau quand on y pose la main. J.M. de Barandiaran(2) nous révèle la version que lui confia la voisine des lieux en 1938 : une jeune fille s’était perdue dans la montagne, on n’a retrouvé que sa chevelure ; pendant des années, de nuit, on entendait des voix. Une fois on vit de nuit une lumière qui entrait dans la grotte. Les gens s’y rendirent et virent la statue de la “sainte” ; par la suite on n’entendit plus les voix.

- Légendes d’humains secourus par des eaux curatives : d’abord, l’eau de Cambo : un berger blessé sur le mont Mondarrain par une chute violente avait réussi à se traîner jusqu’à cette source pour boire et apaiser sa fièvre. Ayant bu, il sentit en lui un tel bien- être qu’il se leva et, de joie, se mit à danser . Depuis, tous les matins de la Saint-Jean, on dansait autour de la source : telle est la version de G. Reicher (24a). Une autre légende plus récente précise qu’à Cambo, le 23 juin, bon nombre de Basques affluent à l’établissement où se trouvent les sources sulfurée et ferrugineuse. À minuit sonnant, les distributeurs commencent à distribuer, moyennant un sou, autant de verres d’eau que le coffre humain peut en contenir . La vertu de l’eau est de préserver de toutes les maladies, au moins pendant un an, tous ceux qui viendront la boire à tasse pleine.

L’eau se trouve donc impliquée dans de nombreuses légendes et de plus on honorait les points d’eau : ainsi on venait aux puits et aux fontaines offrir du pain au premier de l’an et des tisons à la Saint-Jean (24a) ; lors d’un décès, les membres de la famille prenaient tous les récipients d’eau (“ferretak”) et les vidaient par la porte (7). Des sources minérales et thermales oubliées ou inexploitées de nos jours. Le puits salé d’Ugarre à Aincille-Estérençuby possède un passé remarquable. Le sel se trouve entre 20 mètres et 40 mètres de profondeur (27). Mentionnée sur la carte de Cassini, cette source n’est aujourd’hui connue que par son puits mais nous distinguons trois périodes dans l’histoire de ce site, avec l’usine de la saline d’Aincille : le baron De Dietrich (9) nous expose le curieux régime de cette exploitation de sel ; la propriété de cette saline est aux 29 habitants du village, ce titre repose sur un arrêt du Conseil d’État de 1672 ; le produit de ce puits salé est partagé en 29 portions et l’on établit pour chacune une chaudière. En 1685 le roi impose la gabelle en Basse-Navarre, contrairement aux lois du pays : il s’en suit une révolte (7) à Aincille. Pour calmer cette émeute le
meneur fut pendu publiquement. Les actionnaires affermaient leurs parts à dix façonneurs qui exploitaient la petite usine ; elle comprenait une file de 29 chaudières surmontées chacune d’un petit atelier ; une maison à étage abritait les façonneurs et un magasin attenant abritait le sel issu de l’évaporation de l’eau chauffée au bois. La description du mode d’exploitation et les chiffres fournis en 1786 permettent d’avoir une idée de la production de sel : en un jour, une chaudière consomme 10 seaux (113 litres) d’eau et produit une demi-conque de sel (29 livres soit 14,195 kg), par an les 29 chaudières consomment 208 800 litres d’eau et produisent 25 230 kg de sel. Cette activité disparaît peu à peu. Puis le commerce local : la loi de 1840 exige une concession pour l’exploitation de puits d’eau salée, son propriétaire en fait la demande à partir de 1892 insistant sur le fait qu’il existe à échelle locale un commerce de sel clandestin portant préjudice aux salines de Briscous et au fisc ; des douaniers surveillaient d’ailleurs le site jusqu’en 1950. Enfin, le projet de création d’un établissement thermal : en 1929 le maire de Saint-Jean-Pied-de-Port sollicite un droit de fouilles à l’emplacement des anciennes salines en vue d’alimenter un établissement de bains qui serait créé dans sa ville. Le trajet d’adduction avait été choisi, l’emplacement des thermes repéré, mais la déclaration de la guerre stoppa le projet (12). L’intérêt constant apporté à cette eau repose sur sa composition : des analyses faites en 1892, 1935 et 1984 (14) révèlent une concentration de 290 grammes de chlorure de sodium par litre d’eau. Le sel servait essentiellement à conserver les viandes et E. Goyheneche (15 b) précise que “c’est donc avec raison qu’on a pu dire que la renommée du jambon de Bayonne était le fruit de la collaboration entre les porcs du Pays Basque et le sel de Salies... et d’Aincille”. L’établissement de bains à Labets-Biscay se trouve à quatre cents mètres du clocher du village, la source est située à l’intérieur d’une construction dépendant des immeubles appelés Cambo Ithurria. Connues depuis longtemps pour leurs propriétés médicinales, les eaux de Labets, sortant d’une roche dolomitique, coulent librement à la surface du sol et se mêlent à celle du ruisseau voisin. En 1859 (10), on creuse la roche pour regrouper 5 filets sulfurés et les recueillir ensuite dans un réservoir contenant l’eau des bains et dans un conduit consacré à la buvette ; on y découvre aussi une eau ferrugineuse. Une pompe élève l’eau du réservoir dans une chaudière de 1500 litres d’où elle est envoyée aux baignoires. Le propriétaire voulant tirer parti de ces saveurs, aménage l’établissement : au rez-de-chaussée se situent 8 baignoires réparties dans 5 cabinets de bains dont l’une renferme en outre un appareil à douches avec accessoires. On y trouve également le cabinet de consultation de l’inspecteur de l’établissement tenu par un médecin. L’étage supérieur renferme les logements des baigneurs. Un restaurant annexé à l’établissement héberge les curistes, il y aurait 25 chambres au total. Par arrêté ministériel, du 21 juin 1860, il obtient l’autorisation d’exploiter en tant que sources d’eaux minérales. Dans la brochure destinée aux curistes (4), le propriétaire précise que les “eaux sulfureuses de Labets appartiennent à la classe des eaux sulfurées-sodiques-calciques. Les eaux ferrugineuses appartiennent à l’espèce des eaux carbonatées”. Durant la saison qui se déroule d’avril à novembre, l’établissement est très fréquenté par les gens du pays qui préfèrent ces eaux à celles de Cambo ; au plus fort de la saison, 50 bains sont pris quotidiennement au prix de 0F50, on recense 150 malades en 1891 et 85 en 1906. Les eaux sont employées en boissons, en bains, en douches, en gargarismes et en lavements ; l’établissement vend également l’eau en bouteilles : 1200 expédiées en 1892, cependant le propriétaire remarque qu’“autrefois les anciens médecins avaient engagé des boutiquiers à établir des dépôts de nos eaux et ils en employaient pas mal. Aujourd’hui, au contraire, les médecins semblent donner cette préférence aux pharmaciens leurs amis, pour établir de ces dépôts qui en emploient bien peu”. “Les eaux sulfurées de Labets... sont indiquées dans les affections des muqueuses aériennes”, déclare en 1892 le docteur Lejard (17) ; G. Delfau (8) conseille les eaux de Labets contre les rhumatismes et les anémies. L’exploitation des bains se poursuit jusqu’en 1913 ; en 1932, les propriétaires envisagent de vendre l’eau en bouteilles, ce projet ressurgit en 1952 mais il ne se concrétise pas, tout comme l’intention de commercialiser l’eau sulfu- rée en flacons comme spécialité vétérinaire fortifiante pour la volaille. En 1960, le Journal officiel fait part de la révocation de l’autorisation d’exploiter les eaux de Labets-Biscay.
Des sources minérales et thermales utilisées de nos jours Elles comportent des sources de renommée locale comme la source royale “Contresta” à Bidart. La commune de Bidart compte neuf sources dont la plus connue est celle de Contresta. Cussac (5), pharmacien à Biarritz, constitue en 1930 un dossier de demande d’exploitation de cette source: le captage très ancien est de bonne qualité et suffisant pour isoler la source et permettre de puiser l’eau dans de bonnes conditions de pureté. L’autorisation d’exploitation est accordée pour usage médical pour 30 ans. De nombreuses expérimentations cliniques réalisées à l’hôpital du Tondu de Bordeaux méritent d’être mentionnées ; nous avons pris connaissance d’un tableau de résultats d’analyses obtenus dans le service de clinique des voies urinaires du professeur Duverger, de mes observations, dit-il, je peux conclure que cette eau se comporte comme une eau de lavage de l’organisme en stimulant l’élimination des déchets de la nutrition. L’eau de Bidart peut donc rendre service dans les cas de diathèse urique, d’infection urinaire comme les pyélonéphrites, dans la lithiase urinaire. Dans le compte rendu du XIVe Congrès d’Hydrologie de Toulouse, on lit que Bidart est une nouvelle étoile au firmament hydrominéral pyrénéen. Dans la brochure destinée aux futurs curistes, le pharmacien dévoile le mode d’emploi de l’Eau Minérale de Bidart : “elle doit être prise en boisson le matin à jeun, avant et même pendant le repas, à dose moyenne d’une bouteille par jour”. Cussac pense que pour les nombreux organismes où le pouvoir dissolvant de l’eau doit être renforcé vis-à-vis de l’acide urique, il y aura le “Bidartol, produit nouveau dont la composition sera connue du corps médical au moment voulu”. Le Bidartol viendra dans certains cas compléter favorablement toute cure hydrominérale antiurique. Il sera en même temps un agent actif de prophylaxie. “Tous ces agents thérapeutiques à base hydrominérale, préparations magistrales ou médicaments officinaux, de conception nouvelle, seront prescrits par le praticien et délivrés sur ordonnance par le pharmacien”: il vient de mettre au point l’“Hydraspirine de Bidart”. Il ne lui reste plus qu’à construire un établissement hydrominéral avec son pavillon de la Source, son hall et sa buvette. Une installation mécanique permettra d’embouteiller l’eau à l’abri de toute contamination extérieure ce qui permettra à Bidart le renom justifié des eaux minérales françaises (9); par sa faible minéralisation, elle se trouve dans le peloton de tête des eaux de cure de diurèse devant les eaux d’Évian Cachat, des Abatilles, de Vittel Grande source et de Contrexéville (22). Actuellement, malgré l’autorisation d’exploiter, la source n’a subi aucun aménagement supplémentaire : il y aurait eu un problème de périmètre de protection. La fontaine Contresta offre néanmoins son eau à de nombreux curistes ; ils affluent surtout le samedi et le dimanche avec toutes sortes de récipients pour faire la provision d’eau qu’ils boiront chez eux. Les pharmaciens A. et Y. Prigent mettent en garde le curiste: “ce n’est pas une simple eau de table. Il ne faut pas en faire un usage inconsidéré. La cure ne doit pas dépasser trois semaines par mois. Devant la grande quantité d’eau consommée, la municipalité surveille la qualité bactériologique de cette eau (en 1985). Comme aussi l’eau de “Harpeko Saindua” à Bidarray: à l’aplomb des falaises de la montagne Artzamendi, s’ouvre dans le roc une caverne; à l’intérieur se dresse une stalagmite qui attire, depuis bien longtemps, de nombreuses personnes. Cette colonne de calcite se trouve à 352 mètres d’altitude, dans une cavité improprement appelée grotte. Pour Dendaletche (6), “il s’agit de la conjonction de plusieurs faits géologiques : dégagement d’un abri sous roche au niveau d’une faille longitudinale béante”. Malgré quelques recherches, nous n’avons pas pu déceler l’origine de l’eau qui s’écoule sur la stalagmite. Nous nous confions cependant aux quelques lignes de Guelin sur le quotidien Sud-Ouest du 18 mai 1954 : “Cette eau provient d’un canal souterrain qui prend sa source dans la rivière Ugarana, au sud d’Urdax, et qui traverse des gisements de roches radioactives, dont elle s’imprègne”. Il déclare que l’eau a révélé une radioactivité évaluée à 32%. Pour le professeur Schoeller, avec qui nous avons visité le site en août 1983,
il s’agirait tout simplement d’une eau de suintement, issue de la condensation de la vapeur ambiante au contact de la stalagmite froide. Cette stalagmite, au dire de la légende, serait un corps humain privé de sa tête, sans bras ni jambe, transformé (sentsitu) en roche. Oxoby (20) nous signale par contre que la légende compare cette calcite humide au buste d’un homme produisant une sueur froide (gizonaren bizkarra eta hura harri bilakatua, bul, bul, bul, izerdi hotz bat zariola). La stalagmite reçoit diverses appellations : Harpeko Saindua (le saint de la grotte), Bidarraiko harpea (la grotte de Bidarray), “le rocher qui sue”, “le saint qui sue”, “la sainte qui pleurait”. L’eau qui s’écoule sur la roche guérirait l’eczéma (en basque, on cite negela pour eczéma, mais ce mot signifie la teigne !), les érythèmes fessiers et les “croûtes de lait” des enfants, et même des yeux malades. Nombreuses sont les mères qui portent leurs enfants à cette grotte. Le malade se doit de venir sur les lieux : on frotte la pierre avec un mouchoir qui s’imprègne de l’eau qui suinte et on l’applique sur la partie malade ; puis on laisse aux abords de la grotte le mouchoir qui s’est chargé de la maladie dont on s’est débarrassé (11).

Dans d’autres cas, on applique directement la partie malade contre la roche et l’on frotte (torratu). Les témoins précisent que les malades guéris sont tenus de revenir en guise de remerciement ; tous les blasphémateurs doivent se méfier sur le chemin du retour : ils peuvent être atteints dans les heures qui suivent par le mauvais sort. La voisine de cette grotte nous rapporte plusieurs mésaventures, en particulier celle d’un promeneur qui a dit du mal de ce lieu : à son retour, il glisse sur une pierre et se casse la jambe ; devant le fait accompli, il doit reconnaître qu’il y a un lien entre ce qu’il a dit et ce qui lui arrive. Nos témoins insistent sur la nécessité de revenir sur les lieux pour “remercier” contrairement à d’autres pratiques: nous pensons à la source Saint-Sébastien d’Arros, utilisée jusqu’en 1970 environ, pour guérir la coqueluche. Ici, la personne chargée de ramener l’eau doit respecter d’autres règles précises pour obtenir la guérison. Le circuit exigeait que l’on passât devant l’église construite par les laminak où il fallait se signer ; arrivé à la source, c’était obligatoirement un homme qui devait puiser l’eau; il confectionnait sur place une croix en bois et la plantait près de la source. Muni de son seau, il repassait devant l’église et devait laisser son aumône dans un tronc situé sous le porche ; il regagnait le domicile du malade à qui il proposait de boire cette eau “curative” ; pour un éventuel rétablissement un seul voyage suffisait. Pour le professeur Schoeller le fait que la personne sue suffisamment pour atteindre à pied ce site isolé contribuerait à la guérison. La grotte de Bidarray conserve toujours sa renommée: des personnes ont recours à cette eau pour soigner l’eczéma et non l’aller gie. En 1984, l’accès est facilité par l’aménagement d’escaliers, on y remarque des linges et des langes laissés par les malades. Quant à la source salée aux bains “Aguer” à Camou, son émergence se nomme “lamina-xilo”, trou des laminak. Une canalisation conduit sur 350 mètres l’eau thermale à l’établissement de bains. En 1857 Michel cite cette source salée et se réfère à des notes de 1587 : “Guessale de Camou est propre à en faire du sel blanc”. Dans son dictionnaire basque-espagnol de 1884, Aizquibel (1) définit “gesala” par des eaux qui ne sont pas salubres parce qu’elles contiennent des sels minéraux variés... comme il arrive presque toujours avec toutes les eaux thermales. De tout temps cette eau ne s’emploie qu’en bains; d’après le propriétaire, P. Aguer, les gens se baignaient dans le trou des laminak avant même l’aménagement des bains-douches. La maison de ferme transformée en établissement thermal comprend au rez-de-chaussée un couloir communiquant avec quatre cabines de bains et une douche. Les bains commençaient vers 6 h.30 ; bien que l’eau salée sorte de la source entre 30° et 38° C, elle est réchauffée à 37° C par une chaudière à bois. La durée du bain varie entre cinq et vingt minutes maximum: l’expérience de Madame Aguer l’amène à établir un programme de bains à durée progressive du fait de la fatigue thermale ; durant le bain, elle prend soin de parler aux curistes pour les surveiller, l’eau est si dense qu’elle soulève le baigneur. À une époque, une vingtaine de personnes prenait quotidiennement des bains. La cure exige un séjour d’au moins neuf jours et peut en atteindre vingt-et-un suivant les moyens de chacun, mais il faut obligatoirement rester un nombre impair de jours. Les maîtresses de maison (“etxeko andereak”)
arrivent avant leurs maris (“uretarat joan”), ils les rejoignent après avoir fait les foins. Après le bain, les curistes prennent leur petit-déjeuner puis regagnent leur lit jusqu’à l’heure du déjeuner soigneusement préparé par la propriétaire. Avant 1926, les curistes portaient leur nourriture : chacun avait sa porte d’armoire pour ranger les victuailles. P. Aguer reconnaît que les femmes suivaient sérieusement leur traitement, les hommes donnaient à leur cure une ambiance de vacances, voire de fête. En 1926, suite à l’amélioration évidente de l’état de santé d’un curiste atteint de rhumatismes, le docteur Chaubar invita le docteur Valdiguie de l’institut d’hydrologie de l’université de Toulouse à analyser cette eau, prélevée à 38° C, il conclut que “cette eau thermale est radioactive, elle doit être classée dans le groupe des chlorurées sodiques, bromurées; elle renferme des sels de chaux, de magnésie et des petites quantités de fer et de cuivre”, l’analyse de 1985 (14) laisse apparaître des similitudes pour la température, les chlorures et le sodium. En 1935, le journal La Dépêche conseille cette station à bon nombre de personnes : “le diplomate interrompt ses rêveries souvent trompeuses, le commerçant s’arrache à la hantise des échéances redoutables, l’industriel fait trêve à ses recherches en vue d’obtenir un prix de revient plus favorable à la reprise de la vie économique ; l’universitaire recherche une détente de son esprit et de ses nerfs et l’agriculteur aspire au désœuvrement physique qui donnera plus de souplesse à son organisme fatigué”. Les curistes affluent de toute la Soule et même du Béarn, les médecins suggèrent des cures à Camou. Le même journal publie que “c’est la station idéale des enfants lymphatiques à croissance pénible, des femmes à pelvis douloureux. Les déprimés, les
surmenés, y trouveront, dans une atmosphère calme, un climat sédatif et tonique et les nuits délicieusement fraîches après des journées torrides, leur procureront un sommeil réparateur”. Les rhumatisants trouvent également leur bonheur. Les curistes complètent leur traitement en buvant l’eau sulfurée d’une source voisine. L’entretien ou le renouvellement des baignoires, altérées par l’eau corrosive, coûte trop cher ; faute d’aménagement suffisant les cures ne sont pas remboursées; malgré l’installation d’une chaudière
électrique et la rénovation du bâtiment, le nombre de baigneurs a chuté : en 1985, trois curistes ont utilisé la douche et les deux cabines de bain que conserve la maison ; “ça c’était avant le temps des piqûres !”, déclare Madame Aguer en 1983 (3). Les eaux minérales du quartier Garaibie à Ordiarp : ce quartier isolé de Soule présente la particularité d’avoir sur un périmètre de trois kilomètres six sources dont deux
ferrugineuses et deux sulfurées, et deux établissements de bains. D’abord, les nouveaux bains de Garaibie avec l’hôtel des bains Anso et les eaux ferrugineuses et sulfurées. Quant aux bains, en 1857, le journaliste du Mémorial des Pyrénées (16) connaît déjà cette adresse : “l’établissement dirigé par M. Bordechar offre au public tout ce qu’il peut désirer sous tous les rapports : beauté de l’édifice, dont les appartements sont bien répartis et d’une commodité irréprochable ; une petite chapelle où chacun va prier avec recueillement le Dieu qui guérit les malades; paysages accidentés, promenades charmantes, et variées, ombrages frais, tout y attire... le malade qui désire une guérison prochaine”. Les bains sont alimentés par une source abondante dite “de la vierge”. Les bains se prennent le matin de bonne heure: l’eau est chauffée par une chaudière à bois. Après le bain qui durait une dizaine de minutes, les curistes regagnent leur chambre, recouverts d’une “cape de bain” fournie par l’établissement ; ils se mettent au lit avec ce vêtement favorisant ainsi la transpiration. Reposés, ils prennent le petit-déjeuner puis complètent leur cure en allant boire les eaux sulfurées et ferrugineuses. La saison se déroule l’été, la cure dure de sept à vingt-et-un jours suivant les moyens financiers. Les baigneurs recherchent essentiellement dans les bains un soulagement de leurs rhumatismes, déclare J. Anso. En boisson, à la grotte, cette eau “est réputée merveilleuse contre les fièvres intermittentes” (16) et contre les problèmes de prostate. Ce sont surtout les Bas-Navarraisb(“manexak”) qui viennent. Dans les années 50, on compte quotidiennement une quinzaine de baigneurs, mais en 1985 une seule personne a pris des bains.

Quant aux eaux ferrugineuses et sulfurées des bains Anso, à 200 mètres de l’établissement, et séparées l’une de l’autre d’une vingtaine de mètres, ces sources complètent l’efficacité des bains. Les curistes boivent l’eau sulfurée, sofre ura, d’une odeur et d’un goût caractéristiques, pour les troubles de la vésicule et du foie ; au début de la cure, ils boivent une fois par jour un quart de verre puis la dose augmente tout au long du séjour. La cure exige de boire l’eau ferrugineuse burdun ura plusieurs fois par jour ; on lui attribue une action fortifiante, elle est également indiquée dans les troubles digestifs et pour retrouver l’appétit. En 1985, ces sources sont entretenues et l’hôtel accueille les touristes en été. Puis les vieux bains de Garaibie ou les bains Pierranea, avec leurs sources sulfurées et ferrugineuses. Cet établissement compte cinq cabines de bain et six chambres avec cui- sine pour les curistes. L ’activité a cessé vers 1930. Le Mémorial des Pyrénées souligne en 1857 la diversité de ce hameau, la modicité des prix, la bonne qualité des substances alimentaires, la pureté de l’air, les amusements inséparables : désormais la réputation de Garaibie est assurée. La fontaine d’“Ahusquy” à Aussurucq jaillit à 1110 mètres d’altitude. En 1843, on remarque que, compte tenu de la réputation de la source, l’amélioration du chemin provoque un afflux de curistes (25), qui se rendent à pied ou à dos de mulet ; pour les recevoir, un premier hôtel est construit en 1852 avec son fronton et un second en 1880, près des cabanes des porteurs. Reclus (23) écrit que le propriétaire d’un hôtel pratiquait en 1853 la vente de bouteilles d’eau d’Ahusquy livrées à domicile. Le syndic du pays de Soule dépose, en 1875, une demande en autorisation d’exploiter “pour l’usage médical, la source minérale dite Fontaine d’Ahusquy” et il propose une construction couverte pour mettre les malades à l’abri des intempéries quand ils viennent boire à la source par mauvais temps ; le captage existe, mais est très rudimentaire. Des analyses faites en 1910 et 1976 sur cette eau légère et froide (8°C) la qualifient de faiblement minéralisée. La cure de boisson se déroule du 1er juillet au 15 septembre. En 1878, P. Reclus (23) nous apprend que “la durée réglementaire de la cure dure 21 jours ; ...en général on boit trois fois par jour, le matin à sept heures, puis de 10 à 11 heures et de quatre à six ; les timides se contentent de cinq à huit litres en tout, mais d’autres vont beaucoup plus loin ... jusqu’à quinze litres... mais jamais nul n’a accusé cette sensation désagréable de ballottement particulier dont on se plaint lorsque l’estomac est rempli de liquide”. Les vingt-huit chambres de l’hôtel Bellevue et les treize autres de l’hôtel Harribilibila reçoivent de nombreux curistes ; les registres de ces auberges consultés par Reclus témoignent que “quatre cent trente-et-une personnes se sont installées autour de la source, mais ce nombre doit à peine représenter la moitié des buveurs d’une saison, beaucoup ne pouvaient payer les frais d’hôtel, ils retournent tous les soirs chez eux, ou dorment la nuit dans les huttes de bergers”.
Avec les eaux d’Ahusquy, le docteur Feuillet, chef de laboratoire à la Faculté de médecine de Paris, a observé en 1910 tout comme le docteur Salignat à Vichy, des phases d’hypoleucocytose et d’hyperleucocytose, “leur mode d’action peut se résumer en une leuco-thérapie hydrominérale” ; à ce sujet, La Gazette des hôpitaux fait part de sa communication faite à la Société de biologie. Le docteur F. Garrigou (13), écrit en 1896 que les eaux d’Ahusquy dans les Basses-Pyrénées ont la réputation d’avoir guéri la syphilis.
En 1972, le docteur Mendy (18) recommande à ses lecteurs les propriétés diurétiques de cette eau pour “les affections rénales telles que lithiase et coliques néphrétiques, la goutte, l’obésité, la pléthore, l’arthritisme sous toutes ses formes” ; c’est de l’Evian ni plus ni moins affirme-t-il ! De célébrité séculaire puis renforcée par les cures du Maréchal Harispe, le site d’Ahusquy est desservi par une route carrossable depuis 1968. L’hôtel-restaurant Etchebarne accueille aujourd’hui les nombreux promeneurs qui viennent goûter aux plaisirs de la montagne et boire l’eau de la source. Suite à une contamination bactériologique due aux brebis et aux vaches qui broutent autour, un périmètre de protection à été mis en place, la fontaine a bénéficié d’un aménagement récent.


Conclusion
Les éléments de la nature tiennent une place importante parmi les nombreuses légendes du Pays Basque : le feu, la pierre et l’eau jouent un grand rôle. Ce pays de moyennes montagnes possède un contexte géologique favorable à la présence de sources. Aussi de longue date les Basques ont voué à l’eau minérale et thermale un culte lié dans certaines circonstances à des préoccupations religieuses. Ils y ont également eu recours avec l’idée qu’il y avait là une richesse naturelle, réceptacle de forces souveraines qui en faisait avant l’heure une médecine douce.


NOTES
(1) AIZQUIBEL I. F. de - Diccionario Vasco-Español Titulado Euskeratik erderara biurtzek Iztegia. Tolosa,1884. T.1.

(2) BARANDIARAN J.M. de - “Stèles et rites funéraires au Pays Basque”. In Ekaina, 1984

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RÉSUMÉ
Les eaux minérales des trois provinces du Pays Basque sont passées en revue, selon les légendes liées à elles, selon leur utilité et selon leur histoire récente.


RESUMEN
Las aguas minerales de las tres provincias del País Vasco son estudiadas según las leyendas atadas a ellas, según su utilidad y según su historia reciente.


SUMMARY
Mineral waters in the three provinces of the french Basque Country are investigated according to the legends linked to them, their use and their r ecent story.

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